« Sleeping Beauty » n’est pas un film sur la prostitution

Le film de Julia Leigh, abusivement interdit aux moins de 16 ans, est un récit psychologique qui transforme une fille en poupée de chair.

Ce pourrait être un conte, celui de la Belle au bois dormant. Sauf que cette Belle est payée pour dormir. Et que ses princes sont de vieux riches poussés à prendre du viagra pour être performant. Pourtant Sleeping Beauty, premier film de l’écrivaine Julia Leigh, ne traite pas de prostitution mais de l’histoire d’une jeune femme. Au grand dam des moralistes de Cannes – la commission de classification – qui a demandé l’interdiction de diffusion aux moins de 16 ans.

Certes, les rouages de ce long métrage ont de quoi perturber. Emily, jeune étudiante, cumule les petits boulots pour subvenir à ses frais. Première scène du film : la fille, cobaye de labo, se fait passer un tuyau en plastique dans le tube digestif. Image surprenante. Le film multiplie les tableaux, d’un univers à un autre. Le tout est filmé avec une froideur exemplaire. De quoi en être tétanisé.

Une règle : pas de pénétration

Tout converge finalement vers la maison de passe qu’intègre la jeune femme. Devenue une sorte d’escort girl fait du service lors de dîners en déshabillé, elle se laisse tirer dans un réseau de prostitution. Mais une prostitution un peu particulière puisque Emily avale un profond somnifère avant de laisser son corps à de parfait inconnus. Le recours à l’anonymat, clause d’exclusivité des clients, rappelle l’intrigue sur laquelle repose Eyes Wide Shut. Mais si le film de Kubrick parle des fantasmes avant même d’évoquer l’acte sexuel, Sleeping Beauty s’intéresse au don du corps dans ce qu’il a de plus matériel. Emily inconsciente n’est plus qu’une poupée de chair transportable sur laquelle on peut écraser sa cigarette ou qu’on se moquera de faire tomber par terre. Elle ne se plaindra pas.

C’est un véritable lâcher-prise sur sa propre essence corporelle. Tout au long du film, Emily vit chacune de ses expériences avec passiveté et cynisme. Comme si rien ne pouvait plus l’atteindre, elle devenue sans attache.

Le démembrement du personnage est aidé par la réalisation, volontairement froide. Les plans larges qui bougent peu et l’absence de musique donnent l’impression de regarder un documentaire explicatif sans prise de parti. Mais que faut-il comprendre quand la maîtresse des lieux affirme aux clients : « une règle : pas de pénétration » ? La souillure physique se résume-t-elle au coït ?

Malgré l’ambiance austère du long métrage, ce n’est pas le récit d’une descente aux enfers. Le film s’arrête trop tôt pour cela. Et la protagoniste ne côtoie jamais que la surface du réseau de prostitution, le spectateur n’en voit pas plus.  L’histoire est celle d’une fille qui vend son corps presque par hasard. C’est avant tout une œuvre psychologique, qui s’interrompt au pire moment – ou au meilleur – et frustre nécessairement le spectateur. Plutôt bien vu.

Sleeping Beauty de Julia Leigh, sorti le 16 novembre 2011.

 Gwendal Fossois

About these ads

Une réflexion sur “« Sleeping Beauty » n’est pas un film sur la prostitution

  1. Je suis d’accord, le sujet de Sleeping beauty n’est ni la prostitution, ni même l’érotisme, mais plutôt l’errance. Errance d’un personnage qui se croit assez dur et indifférent pour supporter beaucoup, et dont le cri final sonne comme une ré-adhérence au monde.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s