Thomas Cadène et ses autres gens

Internet et lecture ne font pas bon ménage ? La preuve que si avec le père du premier feuilleton-bédé Les autres gens : Thomas Cadène, en entretien.

Les autres gens Thomas Cadene

Thomas Cadène, Les autres gens, Collectif, 2011 © Dupuis.

Le Neuvième Art en voit de toutes les couleurs. Transformée depuis les années 90 par la naissance des petites maisons dites indépendantes, bouleversée plus récemment par les aspirations du numérique, la bande dessinée ne cesse de se réinventer. Au grand plaisir des amateurs de bulles. Autour de 1998, le marché éditorial a vu s’implanter sur la Toile une manière toujours novatrice de penser la BD à travers les blogs. Et, depuis, de nombreuses initiatives tentent de s’approprier le Web comme un outil de création et de diffusion. On pense notamment à Portugal, le blog de Cyril Pedrosa qui l’alimente chaque semaine de cinq pages éphémères, extraits d’un ouvrage sortant en septembre prochain chez Dupuis.

Dans cette perspective, un projet gigantesque a vu jour en 2010 sur Internet : un feuilleton dessiné collaboratif fonctionnant par abonnement, Les autres gens. Les principes : une histoire, la jeune Mathilde gagne l’Euromillion et décide de changer de vie, une fréquence de publication quotidienne (sauf le week-end), des dessinateurs différents tous les jours qui poursuivent cette même histoire. Pari réussi pour Thomas Cadène, le créateur de la première bédénovela. (Cet entretien a servi de base à mon article publié sur Mouvement.net.)

Qu’est-ce qui vous a amené à monter Les autres gens ?
Thomas Cadène : À l’origine, le site est parti d’une vieille passion. J’avais déjà entrepris une expérience similaire il y a huit ans. À l’époque, j’avais écrit des feuilletons que j’avais envoyés par mail à une cinquantaine d’amis. Internet permettait la diffusion de manière hyper simple. On a commencé à parler de « BD numérique » à partir de 2006. Et comme on dit, l’occasion fait le larron ! Quand on me parlait BD numérique, je répondais feuilleton, mais ça n’allait jamais plus loin. C’était un projet inconscient. L’objectif était réaliste et décourageant à la fois. J’ai fait les choses par petites étapes et ça s’est finalement fait un peu naturellement. J’ai assez vite compris qu’on tenait quelque chose.

Thomas Cadène Les autres gens

Thomas Cadène © D.R.

Vous écrivez le scénario à partir duquel les dessinateurs composent leurs épisodes. Combien sont-ils ?
T. C. : Aujourd’hui un peu plus de 70-80 auteurs participent à l’aventure. Il y en a régulièrement qui ne peuvent pas faire l’épisode du jour. Donc on se débrouille, on fait le tour des auteurs…

Comment recrutez-vous ces auteurs, justement ?
T. C. : Cela se fait par connexions. On existe et on est connu. Il n’y a pas de CV, pas de propositions extérieures. Et les auteurs savent que ce n’est pas là qu’ils vont gagner des millions. Les amateurs viennent rarement d’eux-mêmes Le site a un côté très professionnel. C’est la seule explication que je trouve…

Et le terme de bédénovela…?
T. C. : Ah, oui, c’est un très bon terme. Je ne me souviens plus bien qui l’a employé en premier, je crois que c’est Bodoï. Ça colle parfaitement. Même si, par rapport aux telenovela [feuilletons quotidiens hispanophones et lusophones], j’espère qu’on est un peu au-dessus. On est dans la vie des gens, dans un rythme très humain.

La vie des gens… c’est avant tout un scénario. Comment est-il né ?
T. C. : J’avais une idée des personnages bien avant le projet en lui-même. Le motif est arrivé super tard. Une bande dessinée, ça débute forcément par l’arrivée de quelqu’un ou quelque chose, un élément perturbateur. J’ai eu l’idée de l’argent parce que c’est assez moche, assez honteux. Quelle que soit l’opinion de chacun, on tous rêvé de ça au moins une fois. Ça a un côté inattendu, un côté énorme. Le discours du père de Mathilde est énorme ; je l’assume.
L’argent, c’est significatif de beaucoup de choses. C’était une occasion aussi de rendre les choses possibles. Car les capacités financières de Mathilde laissent pas mal de liberté à l’histoire.
Mais je me suis rendu compte que l’héroïne était loin d’être le personnage préféré des lecteurs. Louis est le personnage le plus actif de l’histoire. C’est lui le plus apprécié ; il est odieux et assez drôle. Il est totalement dans la vie des gens.
Finalement, le loto, l’argent, c’est le démarrage. Ce n’est pas important pour l’ensemble. Ce qui l’est plus, par exemple, ce sont les rapports de classes entre les personnages. C’est une fiction. Ils vivent vraiment dans des galaxies séparées.

Quel est votre rapport aux nouveaux médias ?
T. C. : Je commence l’actualité des ces choses-là. J’ai de gros complexes car quand j’entends parler des nouveaux médias, j’y lis une exigence de technicité. Or, si le site a un problème, je suis incapable de le résoudre ! J’ai un rapport tout naturel aux médias, mais pas un rapport technique.
Mais je commence à voir ce qu’est la bande dessinée numérique. Quand j’ai commencé, avec Les autres gens, on m’a prédit un échec. J’ai répondu que ce n’était pas possible car l’abonnement était très peu cher. Il y a des gens qui ont voulu suivre. Je me suis planté car payer n’était pas naturel pour le lecteur. J’ai été d’une naïveté confondante. Sur des blogs et des sites, il y a eu des débats enflammés à l’idée de payer sur Internet. Car dans les blogs BD, on n’est pas du tout dans le même rapport…

Les autres gens Thomas Cadène

Thomas Cadène, Les autres gens © dessin de Benjamin Bachelier.

Il y a un discours qui m’insupporte : le marché Internet n’existe pas, que ça ne rapporte rien.
Ça illustre bien l’état d’esprit quand j’ai commencé. Ça n’existait pas, on allait essayer. J’entrevois beaucoup de choses sur Internet. On peut développer un système avec la cohabitation du gratuit.

Et pour les smartphones…?
T. C. : Ah, Les autres gens ne peut pas être une application car il y a du nu dedans. Il y a peut-être des pans entiers de la culture qui sont censurés pour cette raison. Je trouve ça fou. À part chez Androïd, il y a de la censure : Microsoft censure la violence et le sexe, Apple la nudité. Il y aurait la possibilité de censurer des cases avec une autorisation pour les lecteurs. Mais dans Les autres gens, vous vous rendez compte assez vite que la sexualité des personnages et leur corps sont des thèmes centraux. Il y a de la nudité partout. Ça pose beaucoup de questions.
Je trouve ça fou qu’il n’y ait pas davantage de débats. Je pense notamment à une application pour smartphone qui avait été proposée sur Françoise Sagan avec des illustrations de Dubuffet. Ça avait été refusé pour cette raison. Il y a un motif de débat, quelque chose à creuser.

On comprend bien l’importance du Web comme espace de création pour ce projet. Qu’en est-il alors de la publication chez Dupuis (le 1er avril dernier) ? Les autres gens va-t-il devenir une BD papier avant d’être une BD numérique ?
T. C. : Non, sûrement pas. J’envisage toujours Les autres gens comme un projet indépendant et autonome. La maison d’édition a une option pour six mois. Le deuxième tome sortira en mai et le troisième en septembre.
Il y a des lecteurs qui se sont sentis trahis. Dupuis m’a proposé une maquette et je n’avais pas tellement les moyens de refuser. On m’a tellement fait chier. Et puis, chacun fait en fonction de ce qu’il entend : ceux qui voulaient la lire sur papier la liront sur papier, les autres sur Internet. Il y a différents types de lecteurs.
Franchement le livre est bien. La maquette fonctionne. Et on est encore dans une civilisation du livre papier. Il y a des auteurs à qui ça a fait plaisir. De manière générale, peut-être pas tous, mais ils étaient super contents. C’est un peu la seule bande dessinée exclusivement numérique. On a des lecteurs, mais on n’a aucun support de dédicace pour faire des rencontres en librairies, par exemple… C’est des trucs tout cons. On a plein de demandes des libraires.
Et puis, dans la sphère-même de la bande dessinée, il y a plein de gens qui n’ont jamais entendu parler des Autres gens. Alors ça a l’avantage de le faire connaître à un autre lectorat.

Et vous, personnellement, pourquoi le Web ? Vous aviez fait un blog sur votre bande dessinée Sextape (publié chez Casterman)…

Sextape Thomas Cadène

Thomas Cadène, Sextape © Casterman, KSTЯ.

T. C. : Oui, c’était sur Rue 89. Je suis autodidacte donc, à l’époque, j’avais un besoin d’expérimenter. Je leur ai proposé de parler de ma bande dessinée, Sextape, de faire un journal de l’album. On a finalement dérivé vers quelque chose de plus généraliste. Moi, mon idée, c’était de familiariser les lecteurs de Rue 89 à la bande dessinée. Mais ça me prenait trop de temps, je n’ai pas suivi le rythme.
Pendant le festival d’Angoulême, Rue 89 a été le seul site à ne pas mentionner l’événement. Je le leur ai gentiment signifié et ils m’ont répondu : « on a un blogueur qui le fait très bien ». Il est un peu dommage que les médias généralistes ne voient pas le neuvième art comme un incontournable de la culture au même titre que le cinéma ou le roman.
Le blog de Sextape, je veux souvent le reprendre. J’ai un peu l’impression de laisser la bande dessinée à l’abandon… Tiens, ça sonne bien comme titre, ça !

Revenons aux Autres gens. Comment fonctionne votre collaboration avec les dessinateurs ? C’est vous qui faites le scénario tout seul ?
T. C. : On discute chaque épisode ensemble. Et puis on fait le point une fois par semaine. Il m’est arrivé de dessiner pour Les autres gens. J’ai fait deux épisodes, mais j’étais obligé, personne n’était libre à ce moment… C’est difficile, il y a plein de choses que je ne sais pas représenter. Et j’ai une totale liberté en tant que scénariste. Je comprends la douleur du dessinateur parfois…

Un dernier mot pour la fin ?
T. C. : Concernant les applications smartphones, on espère qu’ils assoupliront leur histoire de censure. Si oui, alors tout ira bien.
Il faut essayer de maintenir le titre car c’est aussi une histoire économique. On a des moyens assez limités. On est un succès hyper fragile. C’est épuisant. Pour l’instant, ce n’est pas une urgence… Mais l’expérience est géniale. Je ne m’attendais pas à en arriver là. Et, en plus, maintenant, je sais un peu tout faire…

Propos recueillis le 18 mars 2011.

Gwendal Fossois

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